Essai portant sur l'expérience subjective des animaux et des humains dans la perspective de l’autonomie
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INTRODUCTION
Cette perspective s’appuie à la base sur l’éthologie
de l’Umwelt de Jacob Von Uexküll, et sur la théorie
de l’autonomie d’Humberto Maturana et Francisco Varela. Le
terme d’autonomie souligne que la dynamique d’un système
vivant est toujours le produit des lois internes du système. En
conséquence, un système vivant est responsable de l’effet
qu’aura sur lui toute interaction avec l’environnement.
Le changement de perspective épistémologique est majeur.
En effet, plutôt que de dire qu'un système est dans un environnement
qui a des propriétés intrinsèques avec lequel il
doit se débrouiller, on va considérer qu’il baigne
dans un environnement constitué de perturbations et non d'informations.
Parmi l’ensemble des perturbations qui sont susceptibles d’affecter
le système, seulement certaines auront des conséquences
durables. Dans le cas d'un organisme, c'est le système qui par
son activité spécifie ce à quoi il est sensible dans
l’environnement. En d’autres termes, c'est lui qui spécifie
le monde dans lequel il vit, ou encore sa niche écologique.
Dans ce cadre, le terme d’énaction prend tout son sens. Il
a été proposé par Francisco Varela et signifie l’action,
pour un système, de spécifier le monde dans lequel il vit.
On dit qu’un système autonome « énacte »
son monde. Littéralement, énacter signifie "rendre
présent par des actes". Le terme d'enaction traduit un double
mouvement de construction du sujet et de son monde qui émergent
de l'action. Dans la perspective de l’autonomie, il n’y a
pas de résolution de problèmes posés par l’environnement
(car cet environnement ne pré-existe pas en tant que tel), mais
une spécification par le système de ce à quoi il
est sensible. En fait, les systèmes autonomes font émerger
leurs réactions lorsque la configuration de l’environnement
change. Ces systèmes se réfèrent à des organisations
particulières qui maintiennent leur identité en enactant
leur monde. Ils spécifient le monde dans lequel ils vivent et les
comportements n’ont pas besoin a priori d’avoir été
optimisés pour exister : il suffit qu’ils soient viables
pour maintenir l'organisation du système.
EXPERIENCE SUBJECTIVE
Après cette introduction conceptuelle sur l'approche de l'autonomie
des systèmes, passons maintenant à l'expérience subjective
immédiate et à son existence probable chez les animaux.
Cette expérience ne signifie pas pour autant qu'elle soit en tout
point comparable à celle des humains ou plus exactement des adultes.
Les humains adultes ont en effet la particularité de converser
au moyen du langage et, par la même occasion, de « se parler
intérieurement » – les régions du système
nerveux impliquées dans la production de la parole et les monologues
internes sont essentiellement les mêmes. Comme en témoignent
les humains ayant retrouvé la parole après une aphasie,
la perte du langage est aussi bien interne qu’externe en cas de
lésion de l’aire de Broca – la région du cerveau
la plus directement impliquée dans la production de la parole (Laplane,
1999).
Le langage est ainsi au cœur de nombre de nos moments d’expérience
immédiate. Mais surtout, le langage pourrait bien être à
l’origine de ce que nous nommons notre « conscience
», à savoir le fait que nous nous vivions comme des êtres
historiques, distincts de l’environnement (Maturana et Varela, 1994
; Varela, 1996, 1998).
Cette « conscience de soi » peut nous paraître de prime
abord si constitutive de notre expérience que nous prêterions
volontiers une conscience à n’importe quel être auquel
nous attribuons déjà une expérience subjective. Pourtant,
à y regarder de plus près, nombre de moments que nous vivons
sont, dans l’instant, dépourvus de toute référence
explicite ou implicite à notre propre existence. Comme le soulignent
Maturana et Varela (1994), un système n’a pas d’ordinaire
les moyens de faire la différence entre lui-même et l’environnement.
Dans le cas d'un ballon qui traverse la chaussée devant notre voiture,
nous ne nous vivons pas entrain de conduire, nous ne calculons pas, mais
nous vivons la conduite elle-même. Nous sommes à la fois
la voiture et la situation de conduite que nous vivons grâce à
notre background cognitif et corporel. Dans les situations vécues
de ce type, le corps est pleinement impliqué car il imprègne
le monde cognitif selon des modalités qui lui sont propres. La
référence à notre propre existence ne surgira en
fait le plus souvent qu’ultérieurement, quand nous évoquerons
la scène en la mettant à distance pour la raconter de manière
langagière.
Un système vivant qui énacte son monde spécifie,
à nos yeux d’observateurs, ce à quoi il est et sera
sensible dans l’environnement. Mais un système vivant n’a
pas les moyens de s’observer lui-même et de percevoir l’unité
qu’il constitue au sein de l’environnement ; et rien ne lui
permet non plus de distinguer ce qui, dans sa dynamique, est le pur produit
de ses mécanismes internes (liés à son identité
biologique et à la dérive de son organisation cognitive
et corporelle) et ce qui est lié à l’intervention
d’une perturbation d’origine environnementale (le ballon).
Le fait de se vivre, au moins à certains moments, comme un être
historique distinct de l’environnement est par conséquent
une dimension de l’expérience qui requiert une explication
particulière.
Très brièvement résumés, les arguments théoriques qui plaident en faveur d’un rôle amplifiant du langage dans le phénomène de conscience, sont les suivants.
- Le langage permet aux humains de désigner et partager les éléments signifiants qui composent le monde qu’ils sont susceptibles d'enacter. Mais il leur permet surtout d’évoquer oralement ou mentalement ces éléments lorsque ceux-ci ne sont pas perçus dans l’instant. Du fait de leur présence virtuelle à chaque évocation, les éléments du monde enacté seraient « réifiés », c’est-à-dire vécus comme des « objets » : des entités ayant une existence propre, indépendante de leur perception. Ce changement de statut affecterait en retour la perception : l’élément réifié et l’environnement dans lequel il est perçu seraient beaucoup plus clairement distingués l’un de l’autre.
- Parmi les éléments signifiants que le langage permet de désigner et d’évoquer, figurent bien sûr les humains avec lesquels sont entretenues des relations sociales (et sans lesquels il n’y aurait pas de langage). Une première conséquence en serait, comme dans le cas des autres éléments du monde enacté, que tout humain vit ses conspécifiques comme des entités à la fois dotées d’une existence propre et distinctes de l’environnement. Mais surtout, le fait qu’un individu soit nommé par les autres, et le fait qu’il puisse s’évoquer lui-même par un nom (ou un pronom), le conduiraient à réifier ce « soi virtuel ». Bien qu’il ne puisse pas directement percevoir l’unité qu’il constitue au sein de l’environnement, l’individu se vivrait ainsi comme une entité ayant une existence propre et distincte de l’environnement qu'il met à distance et qu'il conçoit maîtriser.
- Enfin, si le langage permet à un humain d’évoquer des éléments qui ne peuvent pas être directement perçus dans l’instant, il lui permet plus généralement d’évoquer des aspects ou des éléments de sa propre expérience subjective. Cette expérience peut être ce que l’individu éprouve dans l’instant et qu’il désire communiquer aux autres. Mais il peut aussi s’agir de moments « unitaires » vécus à diverses époques. En règle générale, nous ne nous souvenons pas des moments « dispersés » d’expérience subjective auxquels nous avons fait allusion plus haut. L’évocation de souvenirs des mêmes objets à différentes époques, ou d’actions ayant modifié leur position ou leur forme, conduirait les humains à attribuer aux objets qui les entourent, et à s’attribuer à eux-mêmes, une dimension historique. Les éléments de l'environnement sont ainsi vécus comme des éléments existant indépendamment de leur perception. En effet, les êtres humains semblent généralement avoir besoin de croire en l'existence d'une réalité ultime indépendante de leur expérience humaine intersubjective. Cela les conduit à tenter d'unifier leur expérience contingente et individuelle afin de la rendre cohérente au sein d'une histoire plus ou moins chronologique et partagée. Certaines situations non satisfaisantes par rapport à ses constructions pourraient dès lors être vécues comme des problèmes à résoudre (accélérer un trajet, établir une identité nationale, rester jeune....).
Ces arguments théoriques ne font bien sûr pas l’unanimité, et les liens entre langage et conscience d’une part, langage et raisonnement d’autre part, sont controversés (voir par exemple Laplane, 1999). Afin de participer aux débats, nous soulignerons différents points portant sur le rapport aux objets et aux lieux, ainsi que sur le phénomène de reconnaissance de soi.
- Pour commencer, bien des éléments auxquels les animaux donnent une signification ne semblent pas vécus comme des objets. La signification qu’un animal donne à un élément de l’environnement apparaît en effet assez souvent liée à l’espace, et plus exactement aux activités que l’animal effectue habituellement à l’endroit où l’élément est rencontré. Le faucon pèlerin (Falco peregrinus), par exemple, n’attaque pas les oiseaux qui constituent ordinairement ses proies, pour peu qu’il soit à proximité de son aire (Carlier, 1992). Une antilope territoriale comme le springbok fournit aussi un bon exemple. Les mâles adultes établissent chacun un « territoire » : une portion de l’espace d’où sont exclus et chassés les autres mâles. Ainsi, un mâle adulte va charger un autre mâle adulte ou bien sera lui-même chassé par ce dernier selon le lieu de la rencontre. En outre, les jeunes mâles – non territoriaux et grégaires – prennent également une signification différente selon le lieu : un mâle adulte qui est sur son territoire les chassera, mais si ces jeunes mâles sont rencontrés sur le territoire d’un autre mâle adulte, il s’associera avec eux sans manifester d’agressivité à leur égard (Mechkour, 2002). Les travaux menés par Dubois (2000, 2001, 2004, 2005) sur l'occupation de l'espace de différentes espèces animales confirment que les animaux ne font pas n’importe quoi n’importe où, et ne semblent pas le faire avec la même motivation et la même compétence. L'activité spontanée des animaux fait émerger des espaces capacitants qui renforcent l’efficacité dans un domaine (socialité). Mais ce faisant, ils peuvent réduire leur aptitude dans d’autres sphères d'activité (exploitation de la nourriture) : l'espace se révèle alors invalidant. Ce constat révèle une contrainte générée par le fonctionnement des individus qui spécifient leur environnement. On peut à ce propos illustrer ce qui était dit dans l'introduction : c'est le système qui par son activité spécifie ce à quoi il est sensible dans l’environnement. En d’autres termes, c'est lui qui spécifie le monde dans lequel il vit, ou encore sa niche écologique.
- Pour autant que nous puissions en juger, les membres de nombreuses espèces animales ne semblent pas non plus se vivre comme des entités bien distinctes de l’environnement : une chatte lèche indistinctement son ventre et les chatons blottis contre elles, et les souris domestiques (Mus domesticus) de diverses souches de laboratoire saisissent régulièrement leur queue dans leur gueule et la ramènent au nid comme s’il s’agissait d’un matériau de construction (Lenoble et al., 1991). Notons cependant que la question de la conscience de soi chez les animaux connaît actuellement un regain d'intérêt et des prolongements intéressants dans le cadre de la théorie de cognition incarnée.
- La conscience permet d’accéder à une double présence, d’une part au monde et à l’autre et d’autre part au soi. La conscience de soi advient dans une réflexion où la conscience se rapporte intentionnellement à elle-même, en d’autres termes quand il se produit une prise de conscience des états de conscience. Dans le cadre de la conception phénoménologique de la corporéité ou de la cognition incarnée (Varela et al., 1993), le terme « incarnée » spécifie une cognition basée sur l’expérience corporelle d'un monde énacté. Démontrer la capacité d’un individu à se reconnaître à partir de la représentation visuelle de son corps va permettre d’illustrer l’existence chez ce sujet d’un savoir sur sa propre apparence physique. Les tests du miroir et de la tache permettent d’aborder cette question. Au travers de l’activité de son corps engagé dans une histoire de couplage structurel avec l’environnement (Varela et al., 1993), le sujet prendra conscience du monde et de lui-même. Le corps, qui se caractérise par sa permanence près de soi et par une perspective invariable sur le monde (Merleau-Ponty, 1945), situe la rencontre avec l'environnement. L’objectivation du corps est nécessaire pour que le sujet puisse, par exemple, reconnaître les similarités entre les différentes parties de son propre corps et celles des autres et qu’il puisse reconnaître une partie corporelle comme étant une partie du corps entier. La reconnaissance du soi corps implique la connaissance, et la reconnaissance, par le sujet de son corps comme sien, à la fois distinct et semblable de celui d'autrui. Cette subjectivité incarnée peut permettre une mise en perspective de ce corps et l’envisager dans le temps et l’espace.
- Des études empiriques ont démontré que certains mammifères terrestres (chimpanzés, gorilles, éléphants…) et marins (dauphins et orques) sont capables de développer des comportements contingents et auto-dirigés lorsqu’ils sont confrontés à leur image spéculaire et/ou télévisuelle, ils possèdent donc un savoir relatif à leur apparence physique, ce qui indique qu’ils possèdent a minima les pré-requis nécessaires à la construction d’une identité d’action (Delfour, 2006). Il s’agit d’une connaissance procédurale qui contribue à l’identité de la personne : un sujet peut non seulement reconnaître « le style » de ses actions, mais il est aussi capable de prédire avec plus de justesse quelles seront ses actions futures s’il a connaissance de ses actions passées (Knoblich et Flach, 2003). Delfour et Carlier (2004) ont postulé l’émergence d’un « Soi situé » dépendant de situations locales voire de certains états psychophysiologiques. De la même façon, il devient possible de considérer des circonstances où la reconnaissance de soi se réduirait à la reconnaissance de mouvements ou de partie du corps. Cela aurait pour conséquence de définir une émergence progressive de cette capacité cognitive. S’appuyant sur le travail de Rochat (2003) et enrichi d’un point de vue phénoménologique, l’image corporelle est comprise comme faisant l’objet d’une construction par le sujet et englobe l’expérience perceptive, la compréhension conceptuelle et l’attitude émotionnelle du sujet vis à vis de son corps (cf Gallagher, 2000). Certaines espèces animales perçoivent leur corps différemment de celui d’un congénère ou de leur environnement, ce qui correspondrait à un premier stade de différenciation : ils possèdent une image corporelle distanciée d’eux-mêmes, stable dans le temps et l’espace. Ils utilisent le miroir pour explorer le lien intermodal entre leur comportement et leur reflet et ils sont également capables d’appréhender la totalité de leur corps. En effet, le test du miroir suppose un processus de recentration sur le corps propre à partir du reflet dont l’exploitation témoigne d’un processus initial de décentration-identification. Ils font donc l’hypothèse d’un processus émergeant positionnant l’animal d’un état fusionnel (où il n’existerait aucune image corporelle) à un état de distanciation rendant l’animal capable de se « scénariser » dans un contexte écologique, individuel et social. Ils suggèrent l’émergence d’un soi « situé ».
CONCLUSIONS
Les humains se vivent comme des êtres historiques, distincts de l’environnement. Ils vivent en outre les éléments qui composent cet environnement comme des objets dont les caractéristiques sont a priori modifiables. Aussi, diverses situations non satisfaisantes leur apparaissent bien souvent comme des problèmes à résoudre.
Par projection, les humains ont tendance à considérer que les systèmes vivants (individuels ou collectifs) résolvent eux aussi des problèmes posés par l’environnement. Ils ont en outre tendance à imaginer, par analogie avec la façon dont ils résolvent eux-mêmes certains problèmes – au besoin via des artefacts comme l’ordinateur –, que les animaux traitent de l’information pré-existente. Toutefois, il est plus raisonnable de considérer que les systèmes vivants (individuels ou collectifs) ne sont pas confrontés à une réalité extérieure indépendante d’eux-mêmes. Comme tout système animé d’une dynamique intrinsèque, les systèmes vivants apparaissent en effet comme des systèmes qui spécifient le monde dans lequel ils vivent, en donnant des significations à des perturbations environnementales qui n’en ont pas a priori.
Lorsque
nous donnons une signification à un élément de l'environnement
ou à une situation, il y a l’émergence épisodique
de patterns d’activité organisés impliquant plusieurs
régions du système nerveux (Rodrigez et al., 1999). Dans
ces situations, nous n'avons pas toujours le temps de « verbaliser
» ce que nous vivons, c'est à dire d'avoir le recul permettant
d'avoir un état de conscience. Ces patterns d'activité cérébrale
ont également été identifié chez différents
animaux et par analogie avec ce type de situations, nous pouvons faire
l'hypothèse qu'ils correspondent eux-aussi à des moments
d'« expérience subjective immédiate ».
Les animaux vivraient en particulier des moments ayant une forte «
unité » lorsqu’ils donnent une signification à
une perturbation environnementale (voir les expérimentations de
Freeman sur le lapin, 1991). En l’absence de langage, l’expérience
des animaux serait toutefois bien différente de la nôtre.
Un chimpanzé (Pan troglodytes) continue à regarder derrière
le miroir dans lequel il se reconnaît (Povinelli, 1998) et à
l’évidence, ce que vit un chimpanzé face à
son reflet dans un miroir reste donc très différent de ce
que nous vivons nous-mêmes dans cette situation. Les animaux, notamment,
ne se vivraient pas comme des êtres historiques distincts de l’environnement,
et ils ne vivraient pas les éléments du monde qu’ils
énactent, comme des objets contingents.
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